Pas facile de faire une photo sur un cheval… Le mien doit sentir que je ne parle ni castillano, ni caballo et il n’en fait qu’à sa crinière en me balançant de gauche à droite comme un pendule qui compterait les secondes avant ma chute.

Pendant que j’essaye gauchement de maîtriser ma monture, les gauchos s’affairent, mon doigt gauche tente de déclencher et cette fille me dévisage. Je n’ai pas encore entendu le son de sa voix et son expression sibylline me désar­çonne. Hier, je l’ai vue surgir de nulle part, au galop, montant à cru, comme pour défier l’immobilité infinie de la Pampa. Aujourd’hui, elle part avec ses frères capturer des veaux au lazo pour les castrer à vif au couteau.

La scène de cette Argentine que je voudrais qualifier d’authentique se dresse devant moi comme une inter­ro­gation sans réponse évidente. Car on m’avait dit que les femmes argen­tines étaient grandes, belles, ténébreuses et me voici devant une gamine en baskets qui danse sur un cheval en me narguant. D’un coup de sabot, toutes les images mentales que je m’étais fabri­quées se sont évanouies. Me voici en terre inconnue avec une terrible douleur aux cuisses et des photos hasar­deuses.

Argentine — janvier 2006

J’avais pris rendez-vous avec le capitaine du Maupiti Express et nous avions convenu qu’il m’embarque sur le quai principal de Vaitape. Il me tardait de quitter Bora Bora qui ne m’avait même pas montré ses robes turquoise pendant que je récupérais d’une grippe magis­trale. Déçu et fatigué, on m’a conseillé d’aller me requinquer sur l’île de Maupiti située à deux heures de bateau.

En bon Suisse, à seize mille kilomètres de mon île helvé­tique, j’étais arrivé en avance sur le quai. Il y avait un pêcheur, un bateau trop grand pour être celui que je cherchais et ce maudit ciel gris qui ne me quittait pas. Bora Bora, perle du Pacifique était en passe de devenir mon pire souvenir tropical. Pas un banc, pas de vue, personne à qui causer, j’avais le moral dans les tongs lorsque soudain, en me retournant, je me retrouve nez à nez rouge avec un clown.

Au début, j’ai cru que les antibio­tiques avaient eu raison de moi tant ce que je voyais était abscons. Le clown me salue cordia­lement. Il cherchait aussi un bateau. Je regarde ses chaus­sures taille cinquante et ne me souviens pas de lui avoir répondu.

À cet instant précis, j’ai vu des étoiles sur la piste. La séren­dipité s’était impro­visée en Monsieur Loyal de mon voyage. Le spectacle de la prochaine île me tardait déjà.

Bora Bora, Polynésie Française — décembre 2000