31 mai 2016

On naît au premier plan. Je veux dire : on n’est au premier plan que si le désir de nos géniteurs l’a désiré. Moi, je suis né au second plan et dans ce paradoxe insoluble qui voudrait que pour exister, je doive m’effacer.

Près de cinq décennies sont passées et je suis encore ici à tes côtés. Qui de nous deux s’est trompé ? Quatrième au tennis, le mort au bridge, élève du fond, puis ouvrier de l’ombre, amours avortés, écrits dans les tiroirs, navires à une rame, cartes postales anonymes… J’ai tout fait pour te plaire et pour te dire, j’ai déjà rédigé ma nécro­logie en deux versions.

Le moi de mai est passé et malgré ses lettres intimes, l’emprise du paradoxe s’est dissoute. C’est à croire que vivre de la fin peut nourrir l’instant, après avoir tant fait ruminer sur le passé.

Vivons au moment présent, car il est immortel. Quant à l’arrière-plan, consé­quent, il veillera au-devant de la scène où je t’ai érigé — pour exister.

— Un ami qui te voit du bien

C’est donc vrai, tu étais là pendant tout ce temps. Il me suffisait de voir ce que tu as toujours donné au lieu de m’entêter à chercher ce que je voulais prendre. Je ne suis pas surpris que ton prénom soit la traduction de bijou, car chacun de tes sourires est comme une petite boîte laquée à l’intérieur de laquelle attend un trésor.

Lorsque deux visages se croisent, les yeux questionnent et cherchent qui fera le premier pas — cela peut durer des milli­se­condes inter­mi­nables… Il n’y a pas de protocole, se lance celui qui souhaite offrir. Une commissure se rapproche alors du coin de l’œil, puis c’est l’autre, et c’est enfin tout le visage qui s’offre au nouvel ami.

Sourire c’est accueillir, c’est ouvrir son cœur et son corps pour dire oui à la rencontre. C’est la forme la plus primitive du partage et un bien trop souvent gardé sous clé, alors que nul ne saurait le voler. Sois à jamais riche de ce que tu donnes.

— Un ami qui te voit du bien

8 février 2016

Tu n’étais pas au rendez-vous. Poli et un peu suisse, je t’ai attendu plus que le quart-d’heure vaudois et moins que me l’autorisait la chaleur étouf­fante. Mon impatience perlait sur mes tempes. Il y a dix mille kilomètres, on avait dit qu’on se verrait, qu’on ferait table rase, qu’on s’embrasserait et qu’on se dirait tout et ce tout s’est révélé n’être rien.

Las de t’attendre, je me suis alors promis que c’était la dernière fois. J’ai commandé sept xia long bau et m’en suis délecté ; puis des popiah que j’ai dévoré ; puis un kway teow dont je me suis bâfré ; s’en est suivi un bak kut teh bien aillé qui ne s’est pas fait prier ; des charsiu pau ? Deux, dodus, poutzés ; et en dessert un ice kachang indécent surmonté d’une boule de glace au durian.

Le durian, souviens-toi, c’est ce fruit à la peau dure et piquante qui pue comme si on l’avait laissé pourrir au coin d’une rue dans la chaleur étouf­fante d’une après-midi de février.

— Un ami qui te voit du bien

18 janvier 2016

Fils de multiples cultures, on est rarement amarré au même port, on a la bougeotte, les pensées sont en couleurs et chaque visage appelle à une rencontre. La réalité n’est jamais figée.

Enfant, j’ai vécu dans le confort pesant des valises familiales ; les paysages m’étaient imposés et les routes sans méandres avaient le goût mièvre des jours sans pain. De cet enfer­mement nomade, je t’ai vu naître, toi, liberté qui m’a rendu riche de tant de voyages. Tel un arbre nain, j’ai pris racine en toi ; je te dois ma nudité et la douce folie d’être en vie. Merci. Tu m’as appris que dans chaque feuille morte danse une araignée, en silence — un silence bavard et assoiffé d’existence.

Je te l’ai dit dans mes rêves : mon cœur est un navire qui porte ton nom. À l’heure où tu me liras, je serai en route pour cet ailleurs où je pourrai jeter l’encre au-delà des murs qui nous séparent. À vite.

— Un ami qui te voit du bien

24 novembre 2015

Je t’appelle égoïs­tement mon Paris. Tu es ma plus vieille amie, celle qui m’a vu naître, qui m’a fait grandir, m’a appris le français et le goût du pain. À chaque visite, c’est la joie des retrou­vailles, je suis à toi, tu m’emmènes dans tes artères, ravives mon regard d’enfant et me présente à tes amis.

Hier soir, nous étions sur une de tes terrasses à la rue de Charonne. Nous parta­gions un demi, quelques tranches d’andouillette et le plaisir gamin de railler un serveur surmené.

Quelques heures avant, je contem­plais ton ciel qui était tout sauf voilé. Des heurts après, ma bonne étoile m’avait raccom­pagné et cent-trente toi de Paris se sont effondrés.
J’entends encore tes cris dans le silence coupable de ma photo­graphie… Mon Paris, ris ! C’est comme ça que tu es belle — quand ton insou­ciance fait fi de la connerie d’autrui.

— Un ami qui te voit du bien

5 novembre 2015

Ton visage m’obsède ; d’autant plus que je ne l’ai toujours pas rencontré. Malgré cela, pas un jour ne passe sans que je te regarde même lorsque l’obscurité cherche à m’en empêcher. Mon empres­sement doit être tel qu’en réponse à ma dernière missive, une voix blessée m’a taxé d’inquiétant de maladroit et d’intrusif. Soit. Chacun est libre de sa pensée. Mais tu me connais, si je savais où, je n’écrirais qu’à toi. Quant aux autres, je leur décrirais : la douceur de nos échanges, la laideur de ma solitude et avant tout, ton talent inné d’illuminer le moindre recoin de ce monde en peine, où j’ai mal, torpeur aidante, à trouver ce qu’on ne m’a jamais préparé à chercher : la beauté.

Pourtant elle m’entoure, me dit-on — comme un lagon encein­drait un désir inassouvi. Le mois prochain, je repars à ta rencontre. Accepte-moi encore un peu, car là où s’arrêtera mon regard, naîtra le plaisir de la contem­plation. Île ne saurait en être autrement.

— Un ami qui te voit du bien

20 août 2015

Est-ce la longueur de la plage qui fait prendre le large ? Je regarde au loin et ne trouve pas la réponse. Voici des lunes que j’erre, stoïque, au bord de l’amer.

Tu n’es plus jamais revenue mettre une pièce dans mon cœur. Cela fait si longtemps que je trace ton sillage dans la respi­ration du reflux qui s’obstine à me chuchoter ton nom. Depuis le début des beaux jours, j’ai renoué avec la chaleur, mais rien comparé à ce dont mon corps se souvient.

Il règne ici le goût rance de ton départ mêlé au souvenir des mots sucrés que j’aimais déposer sur tes lèvres. Je t’avais prévenu : les châteaux de sable ne durent pas. Je t’avais aussi dit que malgré les vagues qui cassent, la profondeur de l’océan demeure.

Nous avons été. Cette joie restera. Me voici à nouveau seul face à l’horizon — gardien fidèle de la perspective heureuse et de la reprise de mon voyage. Te reverrai-je en route ?

— Un ami qui te voit du bien

31 juillet 2015

Les embruns nous appelaient depuis le quai. Avant que la chaleur insiste, nous nous engageons sur la jetée, attirés par la perspective d’une fraîcheur libéra­trice. « Namaste », « Konbanwa », « Hi ! », « Selamat petang », on croise le monde entier sur ces cent mètres qui s’avancent sur le Petit-Lac. Les sourires de ceux qui reviennent ne font pas de doute : une promesse est au bout de l’étroite langue de pierre. À mesure que l’on s’approche des sept tonnes d’eau en suspension dans le ciel de la Rade, une excitation circons­pecte nous gagne.

Je m’arrête à la moitié du chemin ; une intuition me retient. Tu avances au-delà ; ton impulsion t’y invite. À cet instant précis, le vent décide de tourner comme pour saluer ton insou­ciance et donner raison à ma prudence. Entre nous : tes rires et la joie éphémère d’un instant d’été. Revoyons-nous.

— Un ami qui te voit du bien