4 septembre 2019

Je ne serai jamais à la hauteur des mots — la pente est trop verti­gi­neuse. La prochaine carte sera blanche ; je reprends ma liberté et te décharge du poids de mon cœur où réson­neront pour toujours notre battement et toute la puissance de conju­gaison des êtres.

Car nous sommes d’abord cela : des êtres humains, égaux en tout et pour tous, convaincus par illusion que nous devons faire humains pour exister ou pour plaire. Je t’ai écrit par peur d’oublier nos traits d’union ; je l’ai fait pour affronter mes failles et les écrits vains.

Je ne te reverrai possi­blement plus, mais quoiqu’en décide l’univers, mon regard ne saura jamais se taire. Je te vois du bien, je te vois du lien et je resterai heureux de mon rien, ce vide étour­dissant où sans coup férir je saurai rebâtir les aurores de l’homme que tu pries d’être un auteur d’âme. De cette parole naîtra un cri qui révèlera ce Tout qui — plus que lui — nous relie.

— Un ami qui nous voit du bien

11 juin 2019

L’un de nous deux est seul. Il croit ne valoir rien, se convainc de ne jamais faire assez bien ; il se débat pour faire bonne guerre, mais ne consent à tenir le rang. Il a plus que du talent, il plaît, ça s’entend, reçoit compli­ments et cependant…

L’un de nous deux esseule. Il affirme décider, contrôler le cœur des Hommes. Il tourne pages, fruits de ses rages, se console et étreint, émet des ondes qui ne donnent rien. Il s’entête à ce que politesse soit faciès de sa haine et n’écoute que son écho qui élit ceux qui l’aiment. L’un de nous deux hait seul.

L’un de nous deux se ment. Il pense voir le bien en érigeant son demain — seul. Il lutte vers sa chute ; tance, se panse ; n’aime qu’en retrait de sa beauté dévoilée. Il ne se rend pas compte, rêve d’hiers qui s’effacent et se joue mille fois par an, pendant que l’un de nous deux a tant…

L’un de nous deux ne voit pas qu’on est deux.

— Un ami qui te voit seulement du bien

Derniè­rement, j’ai pensé à toi davantage. Ça m’a pris tout ce temps pour réaliser que tu n’avais peut-être pas compris un mot de mes missives passées. Je ne voulais peut-être pas que tu me comprennes. Maintenant je le veux. Je souhaite que tu saches que je peux penser à toi dans toutes les langues, même celles que je ne maîtrise pas, même celles que j’ai hâte d’inventer — ou réinventer —, car tous les mots jamais écrits ne contien­dront jamais le sens que tu apportes encore à ma vie.

Je chasse peut-être des papillons invisibles. Ou peut-être que deux cœurs ont-ils leur propre language qui prend vie au moment précis de leur première rencontre. Peut-être t’es-tu sentie submergée ce jour-là ; peut-être l’es-tu encore ; nous n’étions pas prêts à partager autant de profondeur dans des eaux qui l’étaient si peu. Ce fut mon cas ; ça ne l’est plus, je suis prêt, qu’im­portent les mots, qu’im­portent les lettres et qu’im­porte le temps que prendra ma voix pour atteindre ton âme. Au delà de nos erreurs et de nos malen­tendus vit ma confiance pendant que le temps, avec la grâce qu’on lui connaît, traduit nos distances en cet espace insécable qui unit notre Monde.

— Un ami qui te voit du bien

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23 octobre 2018

Se lever chaque matin est comme déposer une goutte d’encre sur le buvard de son existence. À chaque jour la surprise d’une forme nouvelle. Contem­plons ! La loyauté du moment présent, l’étonnement des questions, la rondeur des harmonies, les tensions complexes ou parfois des goûts plus amers — tout est poème à qui sait que le poème est composé de tout.

Sens-tu le grondement de notre mouvement incessant ? Observe ton cœur. Je veux dire : là, ici, maintenant, ferme les yeux et écoute ton cœur. Est-il le même à chaque battement ? Pendant le temps prêté à cette lecture, s’est-il emballé ? Serré ? Enivré ? Pétrifié ? Embrasé ? Brisé ? Appaisé ? Arrêté ?
Au long cours de nos états, cessons-nous un instant d’ignorer la somme de ce qui nous fait aimer ?

L’arroseur est celui qui cultive un poème. La rosée est l’inédite délica­tesse qui pourrait en découler. Accueille la rosée ; arrose sans compter.

— Un ami qui te voit du bien

Je ne t’enverrai pas cette carte par respect pour le silence qui honore l’air pur que nous avons respiré. Je ne te dirai pas que tu me manques dû à la force de ta présence en chaque seconde qui s’égraine. Je ne t’espère pas, je te souhaite et rends grâce au tout-ou-rien qui n’a jamais brisé la vérité de notre lien.

J’ai revu ton visage ce matin. C’était faire face aux tatouages sacrés que je porte sous ma peau. Mes sens se sont emplis d’un océan de larmes, mêlant joie et contrition en une baïne d’amour qui m’emporta très au large de nos peurs amères.

Retrouver pied. Gagner la rive. Cette victoire ! Là où l’eau a besoin de la terre. Là où les flammes sont jumelles. Où la puissance agit. Où la nature sourit au Divin. C’est possible. C’est. Car nous sommes un. Nous existons par le miracle de l’autre ; parmi ses éclats et ses ombres brille un lien qui vit. — Vois qui tu es. Ose t’écrire. On entendra alors les notes que tu lies.

— Un ami qui te voit du bien

8 avril 2018

J’ai vu ton âme. Ça paraît préten­tieux, mais je te dis que j’ai vu ton âme. Elle est comme un lierre qui grimpe sur un mur inégal.

Ton âme, cette aura, c’est davantage du Miles Davis que Petrouchka, car elle se cache derrière ce voile diaphane qui sépare l’harmonie de la disso­nance. C’est une partition griffonnée, riche de sens, dessus et dessous. Tu ne joues pas d’elle, c’est elle qui te joue. Instrument de ton instrument, ton âme est l’évidente beauté de ta musique, traversée par l’insouciance de tes impro­vi­sa­tions. Tu prends les chemins de traverse. Tu te perds. Tu me perds. Tu nous emmènes à la limite de l’acceptable, aux confins de l’inaudible excès, pour toujours retomber sur le tempo et nous donner tes justes notes avec l’immaturité adulte qui te carac­térise.

J’ai vu ton âme, confuse et si belle. Je l’ai trouvée dans la portée de l’âme-our et dans les prémisses de mon désir d’âme-itié.

— Un ami qui te voit du bien

16 février 2018

Une fois n’est pas coutume, je t’envoie une photo­graphie qui n’est pas « belle ». Voyons si tu auras le courage de l’aimer ou si elle te fera fuir. Voyons si elle finira sur ton frigo, dans ton entrée, à ton chevet. Voyons si cette fois tu me dis j’ai toujours été impres­sionné par ton travail. Voyons si tu vas la partager, t’en inspirer, l’encadrer ? Non ?

Pourtant cette photo­graphie montre la réalité sans tricherie. Regarde bien avant de la jeter. Elle montre la beauté de l’action et de l’engagement ; l’impuissance palpable et la douleur enfouie. Elle montre la lutte, la fragilité, la dualité. Elle montre les corps et le toucher. Elle montre le sang de l’en-vie — pourpre comme notre premier baiser ; la puissance qui s’exprime. La naissance. La joie. La mort. Elle montre l’amour, la compassion, l’inconditionnel. L’injustice aussi. La honte. Le regard qu’on détourne. Les équilibres à trouver. Les possibles. Elle montre tout — tout ce qui nous unit et qui nous a séparés.

Enfin, elle montre l’indignation que tu m’as généreu­sement permis de vivre. Je t’en suis recon­naissant. Bon voyage.

— Un ami qui te voit du bien

16 janvier 2018

Je m’étais envolé avec les soutes emplies de désir, avec celui de la décou­verte que procure le voyage et avec celui du partage lorsqu’on conte au retour. J’étais parti confiant que tu serais là où je t’avais embrassé, sûr de t’abandonner pour mieux te retrouver. Je suis parti en retraite et mon retour devait être une fête.

Et puis l’embuscade. La frappe chirur­gicale. Je ne me souviens plus du tout, sauf de toute la cruauté. La nuit était moite et les dorures de Shwedagon subli­maient la laideur de Yangon. Je sens encore ta douleur exquise qui pénètre ma chair. Je me revois cherchant mon souffle, le cœur en miettes. Je me souviens taisant mon désaccord — moi aussi. Puis d’un instinct de survie, je t’ai frappé de mes mots, fort, trop fort, malgré moi. Je me souviens de l’escalade, de l’hermétisme, du dernier mot qui raccroche et de mon amour, esseulé, et souillé, étran­gement puissant comme au premier jour.

Seule la lumière sait vaincre de la nuit. Pardonne-moi de ne pas avoir su dépar­tager notre violence de nos ivresses.

— Un ami qui te voit du bien

14 septembre 2017

Ça fait longtemps que je ne t’ai pas envoyé de note. Les mots ne venaient pas et lorsqu’ils s’invitaient, ils ne portaient aucun sens. Je tente de ne pas te jouer de la musique disso­nante, car cela ne me semble pas juste d’ajouter au bruit des écueils ; pas après ce que nous avons traversé et pas avant ce qu’il nous reste à explorer.

J’avoue m’être également abstenu, car j’ai parfois manqué de t’entendre en réponse à mes missives. Sans écho, il est difficile de comprendre la portée de sa voix et à force de monologue, le doute et le silence s’installent.

L’idée commu­nément induite de la justesse prônerait une forme d’équité univer­selle. Celle que je te propose a vocation d’être bien moins utopique — presque simpliste : l’échange, la quête d’harmonie, la lutte pour les équilibres et l’acquiescement des fragi­lités qui font de nous ces êtres parfai­tement impar­faits.

Montrer son cœur c’est peut-être exprimer la part de justesse qui bat en nous. Peu m’importe de gagner le tien, je souhaite très humblement le fréquenter.

— Un ami qui te voit du bien

28 mars 2017

Ce fut le moment de notre printemps où ma langue se serait très simplement entre­tenue avec la tienne.

Nous nous sommes rencontrés avec nos tripes ; souviens-toi, ce sont nos physiques qui se sont donné le ton — voire les papillons. Si la vue fut le premier des récep­teurs, elle laissa vite place aux autres sens, le premier toucher de ta main, les doux effluves de ta peau, le moelleux de l’écharpe enveloppant ton sourire, ta façon de marcher, d’occuper l’espace, d’observer nos silences…

Tout ce qui n’est pas verbe parle à qui sait écouter. Dès que les voix s’élèvent, entrent en scène les calques de lecture qui s’additionnent à chaque propos. L’osmose innée cède place aux inter­pré­ta­tions et à l’analyse. Tu as dit ci, j’ai compris cela, c’est donc que tu penses ça ou au contraire… Pour peu que l’on vienne à s’écrire et c’est toute l’autre langue qui se délie en un mille-feuille de complexités.

Apprenons la simple langue de la matière avant celle des mots. Lorsque nos corps s’éloignent, les maux nous le reprochent. Nous relierons-nous un jour ?

— Un ami qui te voit du bien