23 octobre 2018

Se lever chaque matin est comme déposer une goutte d’encre sur le buvard de son existence. À chaque jour la surprise d’une forme nouvelle. Contem­plons ! La loyauté du moment présent, l’étonnement des questions, la rondeur des harmonies, les tensions complexes ou parfois des goûts plus amers — tout est poème à qui sait que le poème est composé de tout.

Sens-tu le grondement de notre mouvement incessant ? Observe ton cœur. Je veux dire : là, ici, maintenant, ferme les yeux et écoute ton cœur. Est-il le même à chaque battement ? Pendant le temps prêté à cette lecture, s’est-il emballé ? Serré ? Enivré ? Pétrifié ? Embrasé ? Brisé ? Appaisé ? Arrêté ?
Au long cours de nos états, cessons-nous un instant d’ignorer la somme de ce qui nous fait aimer ?

L’arroseur est celui qui cultive un poème. La rosée est l’inédite délica­tesse qui pourrait en découler. Accueille la rosée ; arrose sans compter.

— Un ami qui te voit du bien

Je ne t’enverrai pas cette carte par respect pour le silence qui honore l’air pur que nous avons respiré. Je ne te dirai pas que tu me manques dû à la force de ta présence en chaque seconde qui s’égraine. Je ne t’espère pas, je te souhaite et rends grâce au tout-ou-rien qui n’a jamais brisé la vérité de notre lien.

J’ai revu ton visage ce matin. C’était faire face aux tatouages sacrés que je porte sous ma peau. Mes sens se sont emplis d’un océan de larmes, mêlant joie et contrition en une baïne d’amour qui m’emporta très au large de nos peurs amères.

Retrouver pied. Gagner la rive. Cette victoire ! Là où l’eau a besoin de la terre. Là où les flammes sont jumelles. Où la puissance agit. Où la nature sourit au Divin. C’est possible. C’est. Car nous sommes un. Nous existons par le miracle de l’autre ; parmi ses éclats et ses ombres brille un lien qui vit. — Vois qui tu es. Ose t’écrire. On entendra alors les notes que tu lies.

— Un ami qui te voit du bien

8 avril 2018

J’ai vu ton âme. Ça paraît préten­tieux, mais je te dis que j’ai vu ton âme. Elle est comme un lierre qui grimpe sur un mur inégal.

Ton âme, cette aura, c’est davantage du Miles Davis que Petrouchka, car elle se cache derrière ce voile diaphane qui sépare l’harmonie de la disso­nance. C’est une partition griffonnée, riche de sens, dessus et dessous. Tu ne joues pas d’elle, c’est elle qui te joue. Instrument de ton instrument, ton âme est l’évidente beauté de ta musique, traversée par l’insouciance de tes impro­vi­sa­tions. Tu prends les chemins de traverse. Tu te perds. Tu me perds. Tu nous emmènes à la limite de l’acceptable, aux confins de l’inaudible excès, pour toujours retomber sur le tempo et nous donner tes justes notes avec l’immaturité adulte qui te carac­térise.

J’ai vu ton âme, confuse et si belle. Je l’ai trouvée dans la portée de l’âme-our et dans les prémisses de mon désir d’âme-itié.

— Un ami qui te voit du bien

16 février 2018

Une fois n’est pas coutume, je t’envoie une photo­graphie qui n’est pas « belle ». Voyons si tu auras le courage de l’aimer ou si elle te fera fuir. Voyons si elle finira sur ton frigo, dans ton entrée, à ton chevet. Voyons si cette fois tu me dis j’ai toujours été impres­sionné par ton travail. Voyons si tu vas la partager, t’en inspirer, l’encadrer ? Non ?

Pourtant cette photo­graphie montre la réalité sans tricherie. Regarde bien avant de la jeter. Elle montre la beauté de l’action et de l’engagement ; l’impuissance palpable et la douleur enfouie. Elle montre la lutte, la fragilité, la dualité. Elle montre les corps et le toucher. Elle montre le sang de l’en-vie — pourpre comme notre premier baiser ; la puissance qui s’exprime. La naissance. La joie. La mort. Elle montre l’amour, la compassion, l’inconditionnel. L’injustice aussi. La honte. Le regard qu’on détourne. Les équilibres à trouver. Les possibles. Elle montre tout — tout ce qui nous unit et qui nous a séparés.

Enfin, elle montre l’indignation que tu m’as généreu­sement permis de vivre. Je t’en suis recon­naissant. Bon voyage.

— Un ami qui te voit du bien

16 janvier 2018

Je m’étais envolé avec les soutes emplies de désir, avec celui de la décou­verte que procure le voyage et avec celui du partage lorsqu’on conte au retour. J’étais parti confiant que tu serais là où je t’avais embrassé, sûr de t’abandonner pour mieux te retrouver. Je suis parti en retraite et mon retour devait être une fête.

Et puis l’embuscade. La frappe chirur­gicale. Je ne me souviens plus du tout, sauf de toute la cruauté. La nuit était moite et les dorures de Shwedagon subli­maient la laideur de Yangon. Je sens encore ta douleur exquise qui pénètre ma chair. Je me revois cherchant mon souffle, le cœur en miettes. Je me souviens taisant mon désaccord — moi aussi. Puis d’un instinct de survie, je t’ai frappé de mes mots, fort, trop fort, malgré moi. Je me souviens de l’escalade, de l’hermétisme, du dernier mot qui raccroche et de mon amour, esseulé, et souillé, étran­gement puissant comme au premier jour.

Seule la lumière sait vaincre de la nuit. Pardonne-moi de ne pas avoir su dépar­tager notre violence de nos ivresses.

— Un ami qui te voit du bien

14 septembre 2017

Ça fait longtemps que je ne t’ai pas envoyé de note. Les mots ne venaient pas et lorsqu’ils s’invitaient, ils ne portaient aucun sens. Je tente de ne pas te jouer de la musique disso­nante, car cela ne me semble pas juste d’ajouter au bruit des écueils ; pas après ce que nous avons traversé et pas avant ce qu’il nous reste à explorer.

J’avoue m’être également abstenu, car j’ai parfois manqué de t’entendre en réponse à mes missives. Sans écho, il est difficile de comprendre la portée de sa voix et à force de monologue, le doute et le silence s’installent.

L’idée commu­nément induite de la justesse prônerait une forme d’équité univer­selle. Celle que je te propose a vocation d’être bien moins utopique — presque simpliste : l’échange, la quête d’harmonie, la lutte pour les équilibres et l’acquiescement des fragi­lités qui font de nous ces êtres parfai­tement impar­faits.

Montrer son cœur c’est peut-être exprimer la part de justesse qui bat en nous. Peu m’importe de gagner le tien, je souhaite très humblement le fréquenter.

— Un ami qui te voit du bien

28 mars 2017

Ce fut le moment de notre printemps où ma langue se serait très simplement entre­tenue avec la tienne.

Nous nous sommes rencontrés avec nos tripes ; souviens-toi, ce sont nos physiques qui se sont donné le ton — voire les papillons. Si la vue fut le premier des récep­teurs, elle laissa vite place aux autres sens, le premier toucher de ta main, les doux effluves de ta peau, le moelleux de l’écharpe enveloppant ton sourire, ta façon de marcher, d’occuper l’espace, d’observer nos silences…

Tout ce qui n’est pas verbe parle à qui sait écouter. Dès que les voix s’élèvent, entrent en scène les calques de lecture qui s’additionnent à chaque propos. L’osmose innée cède place aux inter­pré­ta­tions et à l’analyse. Tu as dit ci, j’ai compris cela, c’est donc que tu penses ça ou au contraire… Pour peu que l’on vienne à s’écrire et c’est toute l’autre langue qui se délie en un mille-feuille de complexités.

Apprenons la simple langue de la matière avant celle des mots. Lorsque nos corps s’éloignent, les maux nous le reprochent. Nous relierons-nous un jour ?

— Un ami qui te voit du bien

17 novembre 2016

Il m’est impen­sable que les senti­ments que je te porte soient percés du moindre doute. D’où vient cette mode d’apprécier en pointillés ? D’aimer seulement lorsqu’on veut ? De s’engager un jour sur deux, un samedi par mois ou d’une minute sans l’autre ?

L’amour-mite me fait bouillir. Apanage des cœurs paresseux, drapé d’égotisme, il se nourrit d’idéaux creux. Il sous-tendrait qu’il y ait une hiérarchie des senti­ments ; qu’il y ait des humains qui méritent notre attention et d’autres pas ; que notre regard soit sélectif, condi­tionnel, condes­cendant.

J’en ai soupé des amours miteux. Ils sont divisés et divisent à leur tour. Le métier d’Homme a ceci de difficile qu’il est périlleux de sortir de son petit soi pour escalader la grandeur d’autrui. Celui qui érige un mur devrait savoir le franchir. Cassons donc l’amour-mite et aimons tout des uns et tant d’autres.

— Un ami qui te voit du bien

3 août 2016

Mon passe-temps favori est de te chercher dans la foule. Pas comme un voyeur ou le paumé que je fus, mais comme une sorte de mélomane curieux qui atten­drait un point d’orgue parmi les mesures d’une symphonie échevelée.

Je sais dispa­raître pour observer ce qui ne m’attend pas. Mon regard envisage alors chaque expression, chaque port de tête, les cheveux qui s’effleurent et les pas qui esquissent le bal incessant des rencontres fugaces. J’écoute la conver­sation des mains ; je mesure l’espace entre les corps, les ivresses qui se conjuguent et les polarités qui se répondent.

Mon plaisir devient alors la somme de ceux dont je suis le témoin. L’imagination perce chaque bulle de joie pour espoir de mêler les genres ; pour que la forêt ne fasse plus qu’une. Utopie — une de plus.

Encore un été sans certitude que tu existes, aies existé, existeras. Qu’importe, tu m’importes toujours.

— Un ami qui te voit du bien

8 juillet 2016

C’était doux de te revoir. J’ai détaillé avec délec­tation chaque crispation de tes muscles à l’instant précis où tu m’as remarqué. « T’es par là ? » — « Non » ai-je réussi à te répondre pour rester fidèle à ma connerie. En trois secondes, les souvenirs m’ont submergé : j’ai revu tes filles, les déjeuners sur l’herbe, la simplicité du partage qui défiait la densité rare de notre respect mutuel. Tout m’est revenu en bloc, toute cette légèreté heureuse ternie par la honte de ne pas avoir cultivé le rapport que tu avais créé ; d’avoir laissé filer tous ces étés pour le profit égoïste des démons qui cherchent encore à régir ma vie.

Je comprends tant que tu ne m’aies jamais rejoint. Néanmoins, le vide qui m’aspire est orné de notre lien, comme pour prouver la puissance, comme pour élever le rien au rang du tout. Au bonheur de te retrouver résiste un plaisir résigné et sans regret. Ton absence brille par sa présence.

— Un ami qui te voit du bien