La photo du siècle ?
12 mars 2018

« Fonder la musique dans l’erreur ne peut donner que de la fausse musique, la fausse musique ne peut produire que du non-sens, et je hais le non-sens. »
 — Ernest Ansermet (1883 – 1969)

En me documentant pour le projet de la photo officielle du cente­naire de l’Orchestre de la Suisse Romande, j’ai appris qu’Ernest Ansermet, son fondateur, n’aimait pas le non-sens. Je ne peux qu’adhérer à ses propos tant le sens est en perma­nence au cœur de toutes mes motiva­tions.

Du désir au projet

Je possède un livre sur l’histoire du Victoria Hall qui avait été réalisé il y a près de trente ans par le graphiste genevois Julien Van der Wal, un de mes mentors. Il y figurait cette photo­graphie de Frank-Henri Jullien datant de 1927. Elle m’a toujours impres­sionné par sa perspective et par son point de vue original. Cette salle appelle souvent les mêmes points de vue — centrés et orientés vers les grandes orgues — et Jullien avait su explorer le contre­champ en se tournant vers la salle depuis la galerie au-dessus de la scène côté cour. J’y ai vu une manière de consi­dérer le spectateur avant le spectacle et c’est en revisitant cette photo­graphie que s’est imposé en moi le désir de m’inspirer du travail de Jullien pour proposer à l’orchestre une photo­graphie officielle diffé­rente et en lien avec son histoire. En rendant hommage à cette salle qui va bientôt céder sa place à la future Cité de la Musique, ainsi qu’à ses occupants dans une sorte de mise en abyme des musiciens, je souhaite rappeler le lien indis­so­ciable qui existe entre les artistes et leur public. La salle est le lieu ou ce lien se nourrit.

Septembre 2017, je n’avais aucun mandat en cours pour l’OSR et je ne savais même pas si j’allais être consulté pour leur prochaine saison. J’avais terminé quelques mois auparavant les portraits de tous les musiciens et suite à cela, mon rapport à eux est devenu proche et privi­légié. Je suis accepté, de belles amitiés sont même nées et mon regard est totalement investi pour les mettre en valeur par la photo­graphie. Habité par l’évidence qu’il leur fallait une photo officielle qui marque leur siècle, j’ai alors sponta­nément proposé mon idée à Magali Rousseau, confiant en ce qu’elle ne puisse qu’être séduite. Son adhésion fut immédiate et totale.

D’un désir est alors né un projet avec toutes ses inconnues. Pour sûr, je n’avais à ce moment aucune idée de la solution technique du problème. Se poserait ensuite la question des personnes. Comment photo­graphie-t-on cent artistes dans une salle faite pour mille cinq cents personnes ? En 1927, Jullien photo­gra­phiait très certai­nement à la chambre photo­gra­phique grand format, sur plaque de verre et avec des temps de pose très longs. Pour cette raison, il lui aurait été difficile, voire impos­sible, de montrer des personnes, car il faut des temps d’obturation assez rapides pour figer les mouve­ments.

Pas de répétition générale

Novembre 2017, je conduis de premiers tests in situ avec l’aide précieuse du personnel de la salle et les conseils avisés d’un confrère. Je retrouve le point de vue et un cadrage similaire à celui de la photo histo­rique. Similaire, parce qu’après l’incendie de 1984, la salle a subi des modifi­ca­tions, dont l’avancement de la scène et la réduction du nombre de rangées du parterre. Mes premiers essais furent promet­teurs. Fallait-il opter pour une chambre photo­gra­phique comme celle de Jullien ? Un dos numérique moyen-format avec beaucoup de mégapixels ? Fallait-il au contraire garder la souplesse des boîtiers numériques petit format et privi­légier une très bonne optique ? C’est l’option qui a été finalement retenue lors de mes seconds tests en janvier.

N’ayant jamais fait d’école de photo­graphie, j’avoue ne pas être un fou de la technique. Tout ce que je connais a été appris en côtoyant des photo­graphes talen­tueux au cours de ma carrière de graphiste et de directeur artis­tique, puis en apprenant par moi-même erreur après erreur. Je savais que j’allais mettre un peu de temps, mais que je pouvais résoudre la problé­ma­tique technique de cette prise de vue en raison des contraintes inévi­tables d’espace, de temps et de budget. Ce qui m’importait davantage, c’était l’aspect humain. C’est préci­sément tout ce que je ne pouvais pas tester. C’est cette part d’inconnu qu’on ne peut pas maîtriser avant. Je crois à la puissance des hommes pour faire une photo­graphie réussie, plutôt qu’à celui des appareils. La technique n’est rien si elle ne sert pas le geste.

Prise unique

Jeudi 15 février 2018. Nous y sommes. J’ai le trac, car contrai­rement aux musiciens, je ne me produis jamais au Victoria Hall ! Avec mes deux assis­tants, nous arrivons tôt à la salle pour mettre en place le matériel. Le minutage est établi. 8h30 : mise en place, ajustement de l’éclairage avec les régis­seurs, tests. 10h30 : l’Orchestre répète leur prochain concert en tenue de scène. Vers midi : l’équipe vidéo tourne un raccord pour le clip officiel. Ensuite c’est à nous. Un incident de dernière minute me rend encore plus nerveux que je ne l’étais. Mon demi-siècle ne pèse alors pas lourd devant la centaine de cente­naires qui inves­tissent le parterre.

J’avais décidé de laisser les musiciens se placer naturel­lement dans la salle. Je n’aime pas diriger ni mettre en scène. Je préfère proposer, observer, puis guider si besoin. Le mouvement est lancé, mais le groupe ne s’organise pas exactement comme je l’avais anticipé. Je vois alors le régisseur général arriver vers moi avec un micro­phone. « Je crois que c’est le moment de prendre les choses en main », me dit-il. Je m’exécute. Je saisis l’énergie du groupe d’une voix hésitante et la guide vers des poses non posées et des expres­sions engageantes. Je place les premiers violons solo près du Maestro. Les musiciens commencent à s’articuler autour, pupitre par pupitre, comme sur scène, mais sans instru­ments. Je donne quelques consignes, j’essaye de détendre, mais je ne le suis pas moi-même. « Soyez vous-même. L’idée générale est : J’ai cent ans, mais je ne les fais pas » leur dis-je. C’est un bide. Photo­graphe, mais pas comique ! Lorsque je prends ensuite quelques instants pour rappeler le contexte histo­rique et le sens du projet, les musiciens m’applaudissent. Le moment est suspendu et je me sens connecté.

À mesure que je déclenche, mon assistant assure les vérifi­ca­tions techniques à l’écran de l’ordinateur et me rapporte à l’oreille certains ajuste­ments pendant que prénom par prénom (je me souviens de celui de chacun), je place et replace chaque musicien pour tenter l’impossible équilibre. Je suis sur un fil, je n’ai pas beaucoup de temps, car je sais que l’énergie d’un groupe peut retomber très vite. Je prends des décisions intui­tives, bonnes, mauvaises, je ne sais pas. Est-ce important ? Je sens la salle se relâcher pendant qu’on regarde les images avec le service de presse. J’essaye de ne pas trop laisser s’installer les temps d’attente. C’est comme tenir une corde (ou plutôt cent): trop lâche les gens filent et trop tendue ils se crispent. Tous mes sens sont au travail pour trouver le juste milieu.

Trente minutes sont passées comme trente secondes. Je sens alors le groupe lentement m’échapper et décide de mettre fin à la session. À ce stade, j’ai ce doute habituel qui me traverse. Ai-je une photo présen­table, aurais-je dû continuer, qu’ai-je oublié de faire. Il n’y aura pas de seconde prise, sinon dans cent ans !

C’est terminé. Cette expérience me restera gravée. Je n’aurai pas la complai­sance de dire que j’ai fait une « bonne » photo­graphie, car ce qui est bon pour les uns ne l’est généra­lement pas pour les autres. Pour moi, il n’existe que des photo­gra­phies qui résonnent. Je crois modes­tement que celle-ci est candidate à une résonance, en tout cas dans mon cœur, car elle montre des visages que j’ai à jamais ancrés en moi.

Je suis recon­naissant et heureux d’avoir pu écrire avec les musiciens de l’OSR un paragraphe de leur histoire. En réalisant cette photo­graphie, j’ai eu ce privilège immense d’être au service d’un sens et d’avoir pu tendre, pendant un instant fugace, vers la justesse d’un geste.

OSR photo officielle 2018-2019