28 mars 2017

Ce fut le moment de notre printemps où ma langue se serait très simplement entre­tenue avec la tienne.

Nous nous sommes rencontrés avec nos tripes ; souviens-toi, ce sont nos physiques qui se sont donné le ton — voire les papillons. Si la vue fut le premier des récep­teurs, elle laissa vite place aux autres sens, le premier toucher de ta main, les doux effluves de ta peau, le moelleux de l’écharpe enveloppant ton sourire, ta façon de marcher, d’occuper l’espace, d’observer nos silences…

Tout ce qui n’est pas verbe parle à qui sait écouter. Dès que les voix s’élèvent, entrent en scène les calques de lecture qui s’additionnent à chaque propos. L’osmose innée cède place aux inter­pré­ta­tions et à l’analyse. Tu as dit ci, j’ai compris cela, c’est donc que tu penses ça ou au contraire… Pour peu que l’on vienne à s’écrire et c’est toute l’autre langue qui se délie en un mille-feuille de complexités.

Apprenons la simple langue de la matière avant celle des mots. Lorsque nos corps s’éloignent, les maux nous le reprochent. Nous relierons-nous un jour ?

— Un ami qui te voit du bien

17 novembre 2016

Il m’est impen­sable que les senti­ments que je te porte soient percés du moindre doute. D’où vient cette mode d’apprécier en pointillés ? D’aimer seulement lorsqu’on veut ? De s’engager un jour sur deux, un samedi par mois ou d’une minute sans l’autre ?

L’amour-mite me fait bouillir. Apanage des cœurs paresseux, drapé d’égotisme, il se nourrit d’idéaux creux. Il sous-tendrait qu’il y ait une hiérarchie des senti­ments ; qu’il y ait des humains qui méritent notre attention et d’autres pas ; que notre regard soit sélectif, condi­tionnel, condes­cendant.

J’en ai soupé des amours miteux. Ils sont divisés et divisent à leur tour. Le métier d’Homme a ceci de difficile qu’il est périlleux de sortir de son petit soi pour escalader la grandeur d’autrui. Celui qui érige un mur devrait savoir le franchir. Cassons donc l’amour-mite et aimons tout des uns et tant d’autres.

— Un ami qui te voit du bien

3 août 2016

Mon passe-temps favori est de te chercher dans la foule. Pas comme un voyeur ou le paumé que je fus, mais comme une sorte de mélomane curieux qui atten­drait un point d’orgue parmi les mesures d’une symphonie échevelée.

Je sais dispa­raître pour observer ce qui ne m’attend pas. Mon regard envisage alors chaque expression, chaque port de tête, les cheveux qui s’effleurent et les pas qui esquissent le bal incessant des rencontres fugaces. J’écoute la conver­sation des mains ; je mesure l’espace entre les corps, les ivresses qui se conjuguent et les polarités qui se répondent.

Mon plaisir devient alors la somme de ceux dont je suis le témoin. L’imagination perce chaque bulle de joie pour espoir de mêler les genres ; pour que la forêt ne fasse plus qu’une. Utopie — une de plus.

Encore un été sans certitude que tu existes, aies existé, existeras. Qu’importe, tu m’importes toujours.

— Un ami qui te voit du bien

8 juillet 2016

C’était doux de te revoir. J’ai détaillé avec délec­tation chaque crispation de tes muscles à l’instant précis où tu m’as remarqué. « T’es par là ? » — « Non » ai-je réussi à te répondre pour rester fidèle à ma connerie. En trois secondes, les souvenirs m’ont submergé : j’ai revu tes filles, les déjeuners sur l’herbe, la simplicité du partage qui défiait la densité rare de notre respect mutuel. Tout m’est revenu en bloc, toute cette légèreté heureuse ternie par la honte de ne pas avoir cultivé le rapport que tu avais créé ; d’avoir laissé filer tous ces étés pour le profit égoïste des démons qui cherchent encore à régir ma vie.

Je comprends tant que tu ne m’aies jamais rejoint. Néanmoins, le vide qui m’aspire est orné de notre lien, comme pour prouver la puissance, comme pour élever le rien au rang du tout. Au bonheur de te retrouver résiste un plaisir résigné et sans regret. Ton absence brille par sa présence.

— Un ami qui te voit du bien

31 mai 2016

On naît au premier plan. Je veux dire : on n’est au premier plan que si le désir de nos géniteurs l’a désiré. Moi, je suis né au second plan et dans ce paradoxe insoluble qui voudrait que pour exister, je doive m’effacer.

Près de cinq décennies sont passées et je suis encore ici à tes côtés. Qui de nous deux s’est trompé ? Quatrième au tennis, le mort au bridge, élève du fond, puis ouvrier de l’ombre, amours avortés, écrits dans les tiroirs, navires à une rame, cartes postales anonymes… J’ai tout fait pour te plaire et pour te dire, j’ai déjà rédigé ma nécro­logie en deux versions.

Le moi de mai est passé et malgré ses lettres intimes, l’emprise du paradoxe s’est dissoute. C’est à croire que vivre de la fin peut nourrir l’instant, après avoir tant fait ruminer sur le passé.

Vivons au moment présent, car il est immortel. Quant à l’arrière-plan, consé­quent, il veillera au-devant de la scène où je t’ai érigé — pour exister.

— Un ami qui te voit du bien

C’est donc vrai, tu étais là pendant tout ce temps. Il me suffisait de voir ce que tu as toujours donné au lieu de m’entêter à chercher ce que je voulais prendre. Je ne suis pas surpris que ton prénom soit la traduction de bijou, car chacun de tes sourires est comme une petite boîte laquée à l’intérieur de laquelle attend un trésor.

Lorsque deux visages se croisent, les yeux questionnent et cherchent qui fera le premier pas — cela peut durer des milli­se­condes inter­mi­nables… Il n’y a pas de protocole, se lance celui qui souhaite offrir. Une commissure se rapproche alors du coin de l’œil, puis c’est l’autre, et c’est enfin tout le visage qui s’offre au nouvel ami.

Sourire c’est accueillir, c’est ouvrir son cœur et son corps pour dire oui à la rencontre. C’est la forme la plus primitive du partage et un bien trop souvent gardé sous clé, alors que nul ne saurait le voler. Sois à jamais riche de ce que tu donnes.

— Un ami qui te voit du bien

8 février 2016

Tu n’étais pas au rendez-vous. Poli et un peu suisse, je t’ai attendu plus que le quart-d’heure vaudois et moins que me l’autorisait la chaleur étouf­fante. Mon impatience perlait sur mes tempes. Il y a dix mille kilomètres, on avait dit qu’on se verrait, qu’on ferait table rase, qu’on s’embrasserait et qu’on se dirait tout et ce tout s’est révélé n’être rien.

Las de t’attendre, je me suis alors promis que c’était la dernière fois. J’ai commandé sept xia long bau et m’en suis délecté ; puis des popiah que j’ai dévoré ; puis un kway teow dont je me suis bâfré ; s’en est suivi un bak kut teh bien aillé qui ne s’est pas fait prier ; des charsiu pau ? Deux, dodus, poutzés ; et en dessert un ice kachang indécent surmonté d’une boule de glace au durian.

Le durian, souviens-toi, c’est ce fruit à la peau dure et piquante qui pue comme si on l’avait laissé pourrir au coin d’une rue dans la chaleur étouf­fante d’une après-midi de février.

— Un ami qui te voit du bien

18 janvier 2016

Fils de multiples cultures, on est rarement amarré au même port, on a la bougeotte, les pensées sont en couleurs et chaque visage appelle à une rencontre. La réalité n’est jamais figée.

Enfant, j’ai vécu dans le confort pesant des valises familiales ; les paysages m’étaient imposés et les routes sans méandres avaient le goût mièvre des jours sans pain. De cet enfer­mement nomade, je t’ai vu naître, toi, liberté qui m’a rendu riche de tant de voyages. Tel un arbre nain, j’ai pris racine en toi ; je te dois ma nudité et la douce folie d’être en vie. Merci. Tu m’as appris que dans chaque feuille morte danse une araignée, en silence — un silence bavard et assoiffé d’existence.

Je te l’ai dit dans mes rêves : mon cœur est un navire qui porte ton nom. À l’heure où tu me liras, je serai en route pour cet ailleurs où je pourrai jeter l’encre au-delà des murs qui nous séparent. À vite.

— Un ami qui te voit du bien

24 novembre 2015

Je t’appelle égoïs­tement mon Paris. Tu es ma plus vieille amie, celle qui m’a vu naître, qui m’a fait grandir, m’a appris le français et le goût du pain. À chaque visite, c’est la joie des retrou­vailles, je suis à toi, tu m’emmènes dans tes artères, ravives mon regard d’enfant et me présente à tes amis.

Hier soir, nous étions sur une de tes terrasses à la rue de Charonne. Nous parta­gions un demi, quelques tranches d’andouillette et le plaisir gamin de railler un serveur surmené.

Quelques heures avant, je contem­plais ton ciel qui était tout sauf voilé. Des heurts après, ma bonne étoile m’avait raccom­pagné et cent-trente toi de Paris se sont effondrés.
J’entends encore tes cris dans le silence coupable de ma photo­graphie… Mon Paris, ris ! C’est comme ça que tu es belle — quand ton insou­ciance fait fi de la connerie d’autrui.

— Un ami qui te voit du bien

5 novembre 2015

Ton visage m’obsède ; d’autant plus que je ne l’ai toujours pas rencontré. Malgré cela, pas un jour ne passe sans que je te regarde même lorsque l’obscurité cherche à m’en empêcher. Mon empres­sement doit être tel qu’en réponse à ma dernière missive, une voix blessée m’a taxé d’inquiétant de maladroit et d’intrusif. Soit. Chacun est libre de sa pensée. Mais tu me connais, si je savais où, je n’écrirais qu’à toi. Quant aux autres, je leur décrirais : la douceur de nos échanges, la laideur de ma solitude et avant tout, ton talent inné d’illuminer le moindre recoin de ce monde en peine, où j’ai mal, torpeur aidante, à trouver ce qu’on ne m’a jamais préparé à chercher : la beauté.

Pourtant elle m’entoure, me dit-on — comme un lagon encein­drait un désir inassouvi. Le mois prochain, je repars à ta rencontre. Accepte-moi encore un peu, car là où s’arrêtera mon regard, naîtra le plaisir de la contem­plation. Île ne saurait en être autrement.

— Un ami qui te voit du bien