24 janvier 2018

J’écris pour agir. Écrire m’évite le pire. Les mots s’imposent en silence et sont en cela cousins de la lumière : omnipré­sents et néces­saires. Sans eux, je verrais nettement moins bien de qui je veux parler.

séries :
 — un ami qui te voit du bien
 — vraima­nences
 — making-of

table des matières…

Je ne t’enverrai pas cette carte par respect pour le silence qui honore l’air pur que nous avons respiré. Je ne te dirai pas que tu me manques dû à la force de ta présence en chaque seconde qui s’égraine. Je ne t’espère pas, je te souhaite et rends grâce au tout-ou-rien qui n’a jamais brisé la vérité de notre lien.

J’ai revu ton visage ce matin. C’était faire face aux tatouages sacrés que je porte sous ma peau. Mes sens se sont emplis d’un océan de larmes, mêlant joie et contrition en une baïne d’amour qui m’emporta très au large de nos peurs amères.

Retrouver pied. Gagner la rive. Cette victoire ! Là où l’eau a besoin de la terre. Là où les flammes sont jumelles. Où la puissance agit. Où la nature sourit au Divin. C’est possible. C’est. Car nous sommes un. Nous existons par le miracle de l’autre ; parmi ses éclats et ses ombres brille un lien qui vit. — Vois qui tu es. Ose t’écrire. On entendra alors les notes que tu lies.

— Un ami qui te voit du bien

7 mai 2018

Pas facile de faire une photo sur un cheval… Le mien doit sentir que je ne parle ni castillano, ni caballo et il n’en fait qu’à sa crinière en me balançant de gauche à droite comme un pendule qui compterait les secondes avant ma chute.

Pendant que j’essaye gauchement de maîtriser ma monture, les gauchos s’affairent, mon doigt gauche tente de déclencher et cette fille me dévisage. Je n’ai pas encore entendu le son de sa voix et son expression sibylline me désar­çonne. Hier, je l’ai vue surgir de nulle part, au galop, montant à cru, comme pour défier l’immobilité infinie de la Pampa. Aujourd’hui, elle part avec ses frères capturer des veaux au lazo pour les castrer à vif au couteau.

La scène de cette Argentine que je voudrais qualifier d’authentique se dresse devant moi comme une inter­ro­gation sans réponse évidente. Car on m’avait dit que les femmes argen­tines étaient grandes, belles, ténébreuses et me voici devant une gamine en baskets qui danse sur un cheval en me narguant. D’un coup de sabot, toutes les images mentales que je m’étais fabri­quées se sont évanouies. Me voici en terre inconnue avec une terrible douleur aux cuisses et des photos hasar­deuses.

Argentine — janvier 2006

8 avril 2018

J’ai vu ton âme. Ça paraît préten­tieux, mais je te dis que j’ai vu ton âme. Elle est comme un lierre qui grimpe sur un mur inégal.

Ton âme, cette aura, c’est davantage du Miles Davis que Petrouchka, car elle se cache derrière ce voile diaphane qui sépare l’harmonie de la disso­nance. C’est une partition griffonnée, riche de sens, dessus et dessous. Tu ne joues pas d’elle, c’est elle qui te joue. Instrument de ton instrument, ton âme est l’évidente beauté de ta musique, traversée par l’insouciance de tes impro­vi­sa­tions. Tu prends les chemins de traverse. Tu te perds. Tu me perds. Tu nous emmènes à la limite de l’acceptable, aux confins de l’inaudible excès, pour toujours retomber sur le tempo et nous donner tes justes notes avec l’immaturité adulte qui te carac­térise.

J’ai vu ton âme, confuse et si belle. Je l’ai trouvée dans la portée de l’âme-our et dans les prémisses de mon désir d’âme-itié.

— Un ami qui te voit du bien

4 avril 2018

J’avais pris rendez-vous avec le capitaine du Maupiti Express et nous avions convenu qu’il m’embarque sur le quai principal de Vaitape. Il me tardait de quitter Bora Bora qui ne m’avait même pas montré ses robes turquoise pendant que je récupérais d’une grippe magis­trale. Déçu et fatigué, on m’a conseillé d’aller me requinquer sur l’île de Maupiti située à deux heures de bateau.

En bon Suisse, à seize mille kilomètres de mon île helvé­tique, j’étais arrivé en avance sur le quai. Il y avait un pêcheur, un bateau trop grand pour être celui que je cherchais et ce maudit ciel gris qui ne me quittait pas. Bora Bora, perle du Pacifique était en passe de devenir mon pire souvenir tropical. Pas un banc, pas de vue, personne à qui causer, j’avais le moral dans les tongs lorsque soudain, en me retournant, je me retrouve nez à nez rouge avec un clown.

Au début, j’ai cru que les antibio­tiques avaient eu raison de moi tant ce que je voyais était abscons. Le clown me salue cordia­lement. Il cherchait aussi un bateau. Je regarde ses chaus­sures taille cinquante et ne me souviens pas de lui avoir répondu.

À cet instant précis, j’ai vu des étoiles sur la piste. La séren­dipité s’était impro­visée en Monsieur Loyal de mon voyage. Le spectacle de la prochaine île me tardait déjà.

Bora Bora, Polynésie Française — décembre 2000

12 mars 2018

« Fonder la musique dans l’erreur ne peut donner que de la fausse musique, la fausse musique ne peut produire que du non-sens, et je hais le non-sens. »
 — Ernest Ansermet (1883 – 1969)

En me documentant pour le projet de la photo officielle du cente­naire de l’Orchestre de la Suisse Romande, j’ai appris qu’Ernest Ansermet, son fondateur, n’aimait pas le non-sens. Je ne peux qu’adhérer à ses propos tant le sens est en perma­nence au cœur de toutes mes motiva­tions.

Du désir au projet

Je possède un livre sur l’histoire du Victoria Hall qui avait été réalisé il y a près de trente ans par le graphiste genevois Julien Van der Wal, un de mes mentors. Il y figurait cette photo­graphie de Frank-Henri Jullien datant de 1927. Elle m’a toujours impres­sionné par sa perspective et par son point de vue original. Cette salle appelle souvent les mêmes points de vue — centrés et orientés vers les grandes orgues — et Jullien avait su explorer le contre­champ en se tournant vers la salle depuis la galerie au-dessus de la scène côté cour. J’y ai vu une manière de consi­dérer le spectateur avant le spectacle et c’est en revisitant cette photo­graphie que s’est imposé en moi le désir de m’inspirer du travail de Jullien pour proposer à l’orchestre une photo­graphie officielle diffé­rente et en lien avec son histoire. En rendant hommage à cette salle qui va bientôt céder sa place à la future Cité de la Musique, ainsi qu’à ses occupants dans une sorte de mise en abyme des musiciens, je souhaite rappeler le lien indis­so­ciable qui existe entre les artistes et leur public. La salle est le lieu ou ce lien se nourrit.

Septembre 2017, je n’avais aucun mandat en cours pour l’OSR et je ne savais même pas si j’allais être consulté pour leur prochaine saison. J’avais terminé quelques mois auparavant les portraits de tous les musiciens et suite à cela, mon rapport à eux est devenu proche et privi­légié. Je suis accepté, de belles amitiés sont même nées et mon regard est totalement investi pour les mettre en valeur par la photo­graphie. Habité par l’évidence qu’il leur fallait une photo officielle qui marque leur siècle, j’ai alors sponta­nément proposé mon idée à Magali Rousseau, confiant en ce qu’elle ne puisse qu’être séduite. Son adhésion fut immédiate et totale.

D’un désir est alors né un projet avec toutes ses inconnues. Pour sûr, je n’avais à ce moment aucune idée de la solution technique du problème. Se poserait ensuite la question des personnes. Comment photo­graphie-t-on cent artistes dans une salle faite pour mille cinq cents personnes ? En 1927, Jullien photo­gra­phiait très certai­nement à la chambre photo­gra­phique grand format, sur plaque de verre et avec des temps de pose très longs. Pour cette raison, il lui aurait été difficile, voire impos­sible, de montrer des personnes, car il faut des temps d’obturation assez rapides pour figer les mouve­ments.

Pas de répétition générale

Novembre 2017, je conduis de premiers tests in situ avec l’aide précieuse du personnel de la salle et les conseils avisés d’un confrère. Je retrouve le point de vue et un cadrage similaire à celui de la photo histo­rique. Similaire, parce qu’après l’incendie de 1984, la salle a subi des modifi­ca­tions, dont l’avancement de la scène et la réduction du nombre de rangées du parterre. Mes premiers essais furent promet­teurs. Fallait-il opter pour une chambre photo­gra­phique comme celle de Jullien ? Un dos numérique moyen-format avec beaucoup de mégapixels ? Fallait-il au contraire garder la souplesse des boîtiers numériques petit format et privi­légier une très bonne optique ? C’est l’option qui a été finalement retenue lors de mes seconds tests en janvier.

N’ayant jamais fait d’école de photo­graphie, j’avoue ne pas être un fou de la technique. Tout ce que je connais a été appris en côtoyant des photo­graphes talen­tueux au cours de ma carrière de graphiste et de directeur artis­tique, puis en apprenant par moi-même erreur après erreur. Je savais que j’allais mettre un peu de temps, mais que je pouvais résoudre la problé­ma­tique technique de cette prise de vue en raison des contraintes inévi­tables d’espace, de temps et de budget. Ce qui m’importait davantage, c’était l’aspect humain. C’est préci­sément tout ce que je ne pouvais pas tester. C’est cette part d’inconnu qu’on ne peut pas maîtriser avant. Je crois à la puissance des hommes pour faire une photo­graphie réussie, plutôt qu’à celui des appareils. La technique n’est rien si elle ne sert pas le geste.

Prise unique

Jeudi 15 février 2018. Nous y sommes. J’ai le trac, car contrai­rement aux musiciens, je ne me produis jamais au Victoria Hall ! Avec mes deux assis­tants, nous arrivons tôt à la salle pour mettre en place le matériel. Le minutage est établi. 8h30 : mise en place, ajustement de l’éclairage avec les régis­seurs, tests. 10h30 : l’Orchestre répète leur prochain concert en tenue de scène. Vers midi : l’équipe vidéo tourne un raccord pour le clip officiel. Ensuite c’est à nous. Un incident de dernière minute me rend encore plus nerveux que je ne l’étais. Mon demi-siècle ne pèse alors pas lourd devant la centaine de cente­naires qui inves­tissent le parterre.

J’avais décidé de laisser les musiciens se placer naturel­lement dans la salle. Je n’aime pas diriger ni mettre en scène. Je préfère proposer, observer, puis guider si besoin. Le mouvement est lancé, mais le groupe ne s’organise pas exactement comme je l’avais anticipé. Je vois alors le régisseur général arriver vers moi avec un micro­phone. « Je crois que c’est le moment de prendre les choses en main », me dit-il. Je m’exécute. Je saisis l’énergie du groupe d’une voix hésitante et la guide vers des poses non posées et des expres­sions engageantes. Je place les premiers violons solo près du Maestro. Les musiciens commencent à s’articuler autour, pupitre par pupitre, comme sur scène, mais sans instru­ments. Je donne quelques consignes, j’essaye de détendre, mais je ne le suis pas moi-même. « Soyez vous-même. L’idée générale est : J’ai cent ans, mais je ne les fais pas » leur dis-je. C’est un bide. Photo­graphe, mais pas comique ! Lorsque je prends ensuite quelques instants pour rappeler le contexte histo­rique et le sens du projet, les musiciens m’applaudissent. Le moment est suspendu et je me sens connecté.

À mesure que je déclenche, mon assistant assure les vérifi­ca­tions techniques à l’écran de l’ordinateur et me rapporte à l’oreille certains ajuste­ments pendant que prénom par prénom (je me souviens de celui de chacun), je place et replace chaque musicien pour tenter l’impossible équilibre. Je suis sur un fil, je n’ai pas beaucoup de temps, car je sais que l’énergie d’un groupe peut retomber très vite. Je prends des décisions intui­tives, bonnes, mauvaises, je ne sais pas. Est-ce important ? Je sens la salle se relâcher pendant qu’on regarde les images avec le service de presse. J’essaye de ne pas trop laisser s’installer les temps d’attente. C’est comme tenir une corde (ou plutôt cent): trop lâche les gens filent et trop tendue ils se crispent. Tous mes sens sont au travail pour trouver le juste milieu.

Trente minutes sont passées comme trente secondes. Je sens alors le groupe lentement m’échapper et décide de mettre fin à la session. À ce stade, j’ai ce doute habituel qui me traverse. Ai-je une photo présen­table, aurais-je dû continuer, qu’ai-je oublié de faire. Il n’y aura pas de seconde prise, sinon dans cent ans !

C’est terminé. Cette expérience me restera gravée. Je n’aurai pas la complai­sance de dire que j’ai fait une « bonne » photo­graphie, car ce qui est bon pour les uns ne l’est généra­lement pas pour les autres. Pour moi, il n’existe que des photo­gra­phies qui résonnent. Je crois modes­tement que celle-ci est candidate à une résonance, en tout cas dans mon cœur, car elle montre des visages que j’ai à jamais ancrés en moi.

Je suis recon­naissant et heureux d’avoir pu écrire avec les musiciens de l’OSR un paragraphe de leur histoire. En réalisant cette photo­graphie, j’ai eu ce privilège immense d’être au service d’un sens et d’avoir pu tendre, pendant un instant fugace, vers la justesse d’un geste.

OSR photo officielle 2018-2019

16 février 2018

Une fois n’est pas coutume, je t’envoie une photo­graphie qui n’est pas « belle ». Voyons si tu auras le courage de l’aimer ou si elle te fera fuir. Voyons si elle finira sur ton frigo, dans ton entrée, à ton chevet. Voyons si cette fois tu me dis j’ai toujours été impres­sionné par ton travail. Voyons si tu vas la partager, t’en inspirer, l’encadrer ? Non ?

Pourtant cette photo­graphie montre la réalité sans tricherie. Regarde bien avant de la jeter. Elle montre la beauté de l’action et de l’engagement ; l’impuissance palpable et la douleur enfouie. Elle montre la lutte, la fragilité, la dualité. Elle montre les corps et le toucher. Elle montre le sang de l’en-vie — pourpre comme notre premier baiser ; la puissance qui s’exprime. La naissance. La joie. La mort. Elle montre l’amour, la compassion, l’inconditionnel. L’injustice aussi. La honte. Le regard qu’on détourne. Les équilibres à trouver. Les possibles. Elle montre tout — tout ce qui nous unit et qui nous a séparés.

Enfin, elle montre l’indignation que tu m’as généreu­sement permis de vivre. Je t’en suis recon­naissant. Bon voyage.

— Un ami qui te voit du bien

16 janvier 2018

Je m’étais envolé avec les soutes emplies de désir, avec celui de la décou­verte que procure le voyage et avec celui du partage lorsqu’on conte au retour. J’étais parti confiant que tu serais là où je t’avais embrassé, sûr de t’abandonner pour mieux te retrouver. Je suis parti en retraite et mon retour devait être une fête.

Et puis l’embuscade. La frappe chirur­gicale. Je ne me souviens plus du tout, sauf de toute la cruauté. La nuit était moite et les dorures de Shwedagon subli­maient la laideur de Yangon. Je sens encore ta douleur exquise qui pénètre ma chair. Je me revois cherchant mon souffle, le cœur en miettes. Je me souviens taisant mon désaccord — moi aussi. Puis d’un instinct de survie, je t’ai frappé de mes mots, fort, trop fort, malgré moi. Je me souviens de l’escalade, de l’hermétisme, du dernier mot qui raccroche et de mon amour, esseulé, et souillé, étran­gement puissant comme au premier jour.

Seule la lumière sait vaincre de la nuit. Pardonne-moi de ne pas avoir su dépar­tager notre violence de nos ivresses.

— Un ami qui te voit du bien

14 septembre 2017

Ça fait longtemps que je ne t’ai pas envoyé de note. Les mots ne venaient pas et lorsqu’ils s’invitaient, ils ne portaient aucun sens. Je tente de ne pas te jouer de la musique disso­nante, car cela ne me semble pas juste d’ajouter au bruit des écueils ; pas après ce que nous avons traversé et pas avant ce qu’il nous reste à explorer.

J’avoue m’être également abstenu, car j’ai parfois manqué de t’entendre en réponse à mes missives. Sans écho, il est difficile de comprendre la portée de sa voix et à force de monologue, le doute et le silence s’installent.

L’idée commu­nément induite de la justesse prônerait une forme d’équité univer­selle. Celle que je te propose a vocation d’être bien moins utopique — presque simpliste : l’échange, la quête d’harmonie, la lutte pour les équilibres et l’acquiescement des fragi­lités qui font de nous ces êtres parfai­tement impar­faits.

Montrer son cœur c’est peut-être exprimer la part de justesse qui bat en nous. Peu m’importe de gagner le tien, je souhaite très humblement le fréquenter.

— Un ami qui te voit du bien

28 mars 2017

Ce fut le moment de notre printemps où ma langue se serait très simplement entre­tenue avec la tienne.

Nous nous sommes rencontrés avec nos tripes ; souviens-toi, ce sont nos physiques qui se sont donné le ton — voire les papillons. Si la vue fut le premier des récep­teurs, elle laissa vite place aux autres sens, le premier toucher de ta main, les doux effluves de ta peau, le moelleux de l’écharpe enveloppant ton sourire, ta façon de marcher, d’occuper l’espace, d’observer nos silences…

Tout ce qui n’est pas verbe parle à qui sait écouter. Dès que les voix s’élèvent, entrent en scène les calques de lecture qui s’additionnent à chaque propos. L’osmose innée cède place aux inter­pré­ta­tions et à l’analyse. Tu as dit ci, j’ai compris cela, c’est donc que tu penses ça ou au contraire… Pour peu que l’on vienne à s’écrire et c’est toute l’autre langue qui se délie en un mille-feuille de complexités.

Apprenons la simple langue de la matière avant celle des mots. Lorsque nos corps s’éloignent, les maux nous le reprochent. Nous relierons-nous un jour ?

— Un ami qui te voit du bien